La tolérance
J'adore cette analyse...
La question posée était la suivante : "Il y a un type raciste dans ma famille, qui m'exaspère. Mais peut-on être intolérant avec l'intolérance ?"
La réponse de Charles Pépin, philosophe, est la suivante :
"Cet homme ne supporte pas les étrangers. Vous ne le supportez pas. Alors vous êtes frères en incapacité à supporter ce qui vous dérange : vous vous ressemblez. Mais ne pas supporter les étrangers est inacceptable, ne pas supporter les racistes défendable ! Peut-être...Mais si vous ne supportez pas l'intolérance, pourquoi ne pas être tolérante ! Tentez d'éblouir le mal, de le séduire en lui montrant le visage du bien : faites l'effort qu'il est justement incapable de faire, et supportez ce qui vous semble insupportable. Vous n'êtes pas convaincue ? Ma proposition de mauvaise foi vise précisemment à montrer les limites de cette pseudo-valeur qu'est la tolérance. Poussée à l'extrème, elle s'autodétruit. S'il faut tout tolérer, alors il faut aussi tolérer l'intolérance - et non se battre contre elle. Si l'intolérance vous heurte et vous donne le désir de la combattre, c'est que vous n'êtes pas tolérant. Etre tolérant, c'est supporter sans broncher ce qui nous dérange ; fermer les yeux sur ce que nous n'aimons pas mais que nous acceptons de ne pas combattre, avec lequel nous nous résignons à cohabiter. "La tolérance, il y a des maisons pour celà" résumait Paul Valéry. Des femmes réduites à vendre leurs corps pour survivre, des hommes réduits à payer pour avoir des femmes, ce n'est pas très glorieux, mais on ferme les yeux : c'est toujours mieux que de mourir de faim ou de violer, c'est un moindre mal que l'on tolère en étant au mieux lucide et résigné, au pire indifférent. Tant que ça reste discret , qu'il n'y en a pas trop ; que le seuil de tolérance n'est pas franchi. C'est un peu comme les nuisances sonores : tolérables jusqu'à 23H, mais pas après. Comme cet homme raciste : vous tolérez deux de ses blagues mais pas trois. Quelle dépende d'un seuil quantitatif prouve que la tolérance n'est pas une valeur en soi. Voltaire pouvait bien faire l'éloge, c'était en d'autres temps : il demandait au roi de bien vouloir tolérer quelques voix divergentes, non de les respecter, mais simplement de les supporter, de ne pas les faire taire. La tolérance est une valeur négative ; le respect, une valeur positive. Respecter la différence, c'est aller vers elle, au risque d'ailleurs de revenir changé. Tolérer l'autre, c'est ne pas aller vers lui alors qu'on voudrait le frapper. Le respect vise le bien, la tolérance le moindre mal. Si la tolérance était vraiment une valeur, il ne faudrait justement pas la tolérer, mais bien la vouloir, la désirer, se battre pour elle : la respecter. Elle n'est qu'une agressivité changée en indifférence : elle est tolérable, rien de plus. Si l'intolérance vous heurte, il ne faut pas la tolérer mais la combattre. Ce n'est donc pas au nom de la tolérance que vous combattrez l'intolérance.
L'intolérance est intolérable, mais la tolérance n'est que tolérable."
Le Baleinié aux éditions POINTS
Effectivement, j'ai piqué des crises de rires avec ce bouquin...
Merci Isabelle, je le garde pas loin, au cas ou ?
Pour celles et ceux qui ne l'ont pas lu encore, comment dirais je ? J'ai ousse-dreps à la lecture de ce mazerf...
"[...]On allait à Veules-les roses, maman tricotait nos freclets dans le train. Elle obrissallait et veillait bien à ce qu'on ne jette pas nos gyasebs par la fenêtre...."
Encres mêlées
Au fait, si vous avez envie d'une bonne cause... Petite association, fiable, sympa et dévouée à la cause de la maladie, tous les bénéfices du livre collectif sont intégralement reversés à "Accords de coeur"
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La grande aventure
Il n’y avait que l’embarras du choix pour l’emplacement du camp. À cette époque de l’année et à cet endroit, seuls des fous furieux venaient planter la tente. J’étais dans un état de nervosité proche de la crise. Ma première aventure grandeur nature. Nous avons garé le 4x4 au meilleur endroit du terrain. Comme un nid d’oiseau ouvert à l’est, la tente s’orientait vers le soleil du matin, une frondaison de pins au sud pour ombrager à partir de midi, en espérant que le beau temps nous accompagnerait durant notre séjour. Texel est la plus grande île de l’archipel frison au nord de la Hollande. Nous sommes fin mars, période des derniers frimas, des parades nuptiales et nidifications des nombreux oiseaux qui peuplent l’archipel. En plus du matériel de camping empilé sur la galerie, tout l’arrière de la Lada est plein à craquer d’équipement cinématographique.
— Cette voiture vaut une fortune, dis-je en commençant le déchargement.
Jean-François confirme les quelques dizaines de milliers de francs qui remplissent la Lada, et c’est parti pour l’inventaire chiffré de la camelote : et un 800 mm Leitz à trente mille francs, un! Et une caméra Eclair ACL II avec ses magasins à vingt-quatre mille francs, une ! Et un zoom Angénieux à quinze mille balles, une valise Hasselblad à quarante mille… etc. jusqu’à l’addition des boîtes de thon à la tomate pour arriver à la somme rondelette arrondie à trois cents mille francs, Lada comprise. À la fin des années 70, cette somme me faisait tourner la tête. Pour ce prix-là, on pouvait acheter un petit pavillon en banlieue parisienne ou cinquante mètres carrés en plein Paris. Mon rêve !
— Tu sais, dit Jean-François, si le film marche bien, on peut espérer faire trois à quatre fois la mise dans les deux ans à venir…
Je n’en revenais pas ! Un rapide calcul me faisait prévoir un salaire moyen mensuel de cinquante mille francs qui correspondait à une année et demie de revenus de mon ancien job.
J’étais certain d’avoir mal compris :
— Trois à quatre fois la mise de quoi ?
— Bah, trois à quatre fois la mise de départ, l’investissement, les trois cents mille francs quoi, un bon million !…
Donc, c’était bien ça, un bon million de nouveaux francs.
Jean-François, passionné de nature, ornithologue averti et photographe de talent, avait décidé de devenir cinéaste animalier, commercial, financier, gestionnaire, caméraman, producteur et scénariste à la suite d’un héritage familial, plutôt conséquent. Le matériel était une chose, il fallait tenir le coup en attendant que le film soit réalisé, monté, vendu, diffusé et payé, l’espoir et la jeunesse nous animaient.
Jean-François insistait sur la qualité du film, certes, mais aussi et surtout sur l’opportunité de filmer des scènes exceptionnelles. Des vues inconnues du grand public, des "premières" ornithologiques, bref, il fallait à tout prix que le spectateur en prenne plein la vue.
L’endroit s’y prêtait bien. L’île était peu connue, mais surtout peu fréquentée et très sauvage du fait du fait de son statut de réserve.
Plusieurs semaines sous une tente igloo comme chambre d’hôtel, un réchaud à gaz avec la popote comme restaurant, ça vous transforme un bonhomme en moins de temps qu’il n’en faut pour le croire. Une fois l’installation du campement achevée, les lits de camp montés, la cantine de vaisselle, de conserves, de paquets de nouilles, et les vêtements rangés, un vrai restaurant s’imposait. Nous avions quand même une fatigue certaine à récupérer due à la route, aux douanes, au ferry et à l’installation, sans oublier l’émoi, l’anxiété qui m’agitait depuis l’aurore. Ma nuit avait été quasiment blanche. À vingt-trois ans, célibataire, je profitais d’une opportunité pour vivre une expérience unique. Sans connaissance aucune ni en nature, encore moins en ornithologie, ni en cinéma, Jean-François m’avait adopté sur recommandations de mon beau frère. Ma mission, telle que je l’avais acceptée, consistait à assister Jean-François dans la réalisation de films animaliers dont le premier avait pour décor cette fameuse île de Texel, paradis des oiseaux migrateurs, essentiellement. Les règles étaient claires : Jean-François s’occuperait de repérer et filmer les bébêtes, Pierre, mon beau-frère, se chargerait du son, et moi… du reste !
Entendons-nous bien, quand je parle du reste, il s’agissait du nettoyage, du rangement, de l’aération de la tente, de l’attention portée au matériel et, chemin faisant, d’écouter, d’observer et d’apprendre afin de combler ce vide immense qu’était ma culture en réalisation de films. Cette fonction me collait à la peau. Élevé dans l’ordre et la propreté, ranger et nettoyer ne me posait aucun problème. C’était l’accomplissement de gestes naturels, devenus des réflexes, des habitudes, que j’ai conservés encore aujourd’hui.
Ce resto-là fut le bienvenu. Pas trop familiarisé avec la cuisine hollandaise, voire pas du tout, quand on a faim, très faim, on mange de tout. De plus les plats étaient plutôt traditionnels. Des brochettes, que je ne connaissais que dans le couscous, des patates, des patates et encore des patates accompagnées d’une bière, de deux bières, de trois bières. Le serveur s’était réjoui de nous voir manger deux fois le même plat, avant qu’on s’enfile deux desserts et un café. Bon, ça, c’était fait. Enfin repus, voire légèrement ballonnés, nous avons rejoint le camp en prenant un soin tout particulier à la voiture qui servait d’armoire à rangement aux matériels chers. Nous avions pris pour habitude de vérifier chacun notre tour le verrouillage des portes pour parer à toute malveillance éventuelle. À partir de demain, allait commencer notre aventure de Davy Crokett ; à nous la vie de camp, les levers aux aurores et l’approche de la nature vivante et sauvage.
Malheureusement, cette équipée allait avoir une fin tragique, ce que nous ignorions au moment de nous endormir…
Jean-François avait prévu un lever à l’aube pour repérage des spatules. Sans rien dire qui aurait pu le contrarier, je pensais que tout ce remue-ménage pour des spatules, c’était un peu outré. D’autant que je ne voyais pas du tout l’utilité d’un tel instrument pour notre activité ? Et puis à cette heure-là, aucun magasin n’est encore ouvert ? Ohhh là, quelque chose de louche se cachait là-dessous. Il devait être à peine 6h30 que la voiture stoppa, Jean-François se saisit des jumelles, et tout en tournant la molette de mise au point, marmonne :
— Elles sont là ! J’en compte quatre…
— Qui ça ?
— Les spatules…
N’étant pas encore équipé, j’attends qu’il me passe les siennes et là... Quelle magnifique surprise ! De grands oiseaux blancs avec une houppe jaune en train de fouiller la vase de gauche à droite et de droite à gauche avec leur bec en forme de… de… de spatule ! Bon sang ! Heureusement que je n’avais rien demandé…
Après cette magnifique observation, je comprends que l’on doit s’occuper des "colis". Bien, pourquoi pas ? Ce qui m’intrigue est qu’il ne m’en ait pas parlé avant, et que l’on semble se diriger vers les dunes… Après l’épisode des spatules, je préfère attendre avant les premières questions. Rebelote, arrêt jumelles. Cette fois, il sort de la voiture et s’éloigne de quelques dizaines de mètres. J’en profite pour regarder à la ronde ce qui pourrait bien faire l’objet d’un colis ? Du sable, que du sable… Ça doit être plus loin. Il revient comme il était parti, juste avec ses jumelles qui lui battent le ventre pendant la marche. Il me raconte vite fait son court repérage à l’entrée des dunes et me cite une série de noms en latin que je suppose être des oiseaux ; il a l’air satisfait, tant mieux.
Bon, allez je me lance :
— Et les colis, il faudra les envoyer par la poste quelque part, ou c’est pour ramener sous la tente ?
— Quel colis ?
— Euuhhh… Tout à l’heure, tu m’as dit qu’on allait s’occuper des colis !
Un échange de regard, des yeux étonnés, une attente interminable et un magistral éclat de rire dans la voiture.
— Des courlis, des courlis cendrés, c’est ce que je viens de voir dans les dunes, des courlis, pas des colis ! Et il se met à rire de plus belle…
J’avoue, je suis un peu vexé tout de même. Je pouvais pas savoir moi ! Courlis ! Jamais entendu ça de ma vie ! Bon, c’est juré la prochaine fois, je la boucle.
Je rigole un peu, histoire de faire croire que je ne suis pas gêné, mais au fond de moi, je suis mortifié jusqu’à ce soir. Ce n’est pas le fait de m’être trompé, mais ce rire, si spontané, entier, inattendu qui m’envahit de ridicule le temps que la crise cesse.
J’apprendrai, plus tard que les oiseaux sont nombreux à avoir reçu des noms de baptême qui peuvent prêter à rire, à tel point que j’étais très tenté, pendant de longs moments, d’en faire un dictionnaire. L’idée est toujours présente… quarante ans après, c’est dire !
La carte de l’île déployée sur le capot du 4x4 était couverte de points de différentes couleurs. C’était son code. Les rouges pour les oiseaux, dont les plus rares avaient leur nom d’écrit à côté du point, les bleus pour les paysages et éléments du décor naturel à ne pas manquer, les jaunes pour la flore, et enfin les verts pour la faune terrestre genre lapins, moutons, vaches et grenouilles…
Les deux premiers jours, nous avons navigué de points en points, prenant le temps d’une ou deux photos, mais surtout d’observer cette faune superbe que je découvrais dans son intégralité, hormis les vaches et les moutons quand même…
Au bout de ces deux journées, nous avions pris nos aises au camping. Le coin cuisine d’été à l’extérieur, composé du réchaud double feux, de la cantine de vaisselle et des glacières, l’espace étude des cartes et synthèse écrite des observations de la journée qui permettait d’annoter les points de la carte, et enfin l’espace nocturne avec la cantine de vêtements entre les deux lits de camp qui tenait lieu de chevet partagé. On était bien. La tente avait la forme d’un igloo, d’où elle tenait d’ailleurs son nom et, hormis le fait que l’on pouvait tenir debout, une ouverture sur le toit avec protection extérieure permettait même de faire la cuisine dans la tente sans dormir au milieu des odeurs et sans risque de suffocation. Cette fonction, bien pratique, nous servait les soirs de pluie, à réchauffer les boîtes et fumer le calumet de la paix avant de glisser dans le sommeil du juste.
La vie en camp pendant plusieurs semaines, à deux célibataires, ça vous entraîne lentement mais sûrement, vers une période néolithique, voire paléolithique très ancien, sans que l’on s’en aperçoive forcément puisqu’on mute ensemble…
Au tout début, alors qu’on ne se connaît, somme toute que très peu, on reste vigilant sur le respect d’autrui et l’on n’hésite pas à sortir de la tente pour évacuer, en plein air, les relents et effluves provoqués par une alimentation pas très variée pour le moins. Puis, un soir de pluie battante, l’un des deux se lâche, accompagné d’un "Oups !"…
— Ça travaille les boîtes hein ?
— C’est rien d’le dire !
Et c’est parti pour un concert plus odorant que musical, mais ponctué de crises de rire assez graveleuses, il faut bien le reconnaître. Une fois cette étape franchie, le reste suit avec aisance. Plus besoin de couverts "à table", plus de cachotterie sur les sous-vêtements portés trop longtemps, tout y passe, au vu et au su de l’autre avec un naturel déconcertant. Les doigts dans le nez, le petit soulèvement de la fesse gauche (ou droite) pour faciliter la propulsion du gaz encombrant, plus de main devant la bouche, accompagné du rituel "pâârdon", ça y est on est des bêtes, enfin. À partir de là, tout va mieux, on a soudain l’impression de mieux se connaître, comme les animaux, on reconnaît l’odeur de l’autre, son territoire et ses habitudes.
Du coup j’apprenais vite, très vite. Les raretés ornithologiques tel l’huîtrier albinos, le comportement du chevalier gambette qui nettoie son ver avant de l’avaler, les survols de bernaches avant l’atterrissage en troupe, les bains des oiseaux et les rendez-vous avec la fauvette pour enregistrer son chant flûté. Jean-François n’avait de cesse que de répéter : "Les oiseaux sont plus fidèles que les amis !". Je découvrais une nature rythmée, cadencée pour qui savait l’observer. Toutes les attitudes, tous les chants étaient significatifs d’un événement, un gros dictionnaire en somme, qu’il fallait apprendre par coeur. Jean-François était fasciné. Plus hypnotisé encore que le combattant qui se gonfle et ouvre ses ailes face à sa future compagne. Fou, aveuglé de besoin de reproduction. Nous étions envoûtés par ces spectacles grandioses que l’on sentait puissants au point de n’avoir, dans ces instants-là, que la mort en ultime ressource, si la nature l’exigeait.
Nos affûts étaient ponctués des pauses obligatoires de changement de magasin. J’avais appris aussi à manipuler les bobines, en aveugle, à l’intérieur du "changing-bag". Je montais les optiques, savais à présent anticiper le type de trépied, régler la dureté de la tête et enfin, suprême récompense, assurer le changement de focale du zoom sur certains plans pendant que lui conservait la mise au point. Peu à peu, je devenais un assistant, un vrai. La preuve, je comprenais dorénavant tout ce qu’il me disait. Même les oiseaux qui m’étaient encore inconnus, je les devinais…
— T’as vu là-bas ? Nord, nord-ouest à cinquante mètres à peine, on dirait des pluviers, environ une quinzaine… avec… Oui, c’est lui ! L’albinos !!
— Alors là ! Tu m’as bluffé ! Je ne te les ai montrés qu’une fois…
Un huîtrier pie albinos au milieu des pluviers sur fond de soleil couchant dont les derniers rayons orangés filtraient au travers des ailes du vieux moulin. Insensé un plan comme ça ! Même en rêve ça n’existait pas… Avec cette scène en fin de montage, le film était assuré. On n’en revenait pas. Lui, l’oeil rivé à la caméra et moi aux jumelles, l’huîtrier tournait comme un derviche autour des autres. Il partait, revenait en poussant ses cris et en claquant du bec, la tête baissée au point de se rentrer dedans tellement l’intensité sexuelle atteignait son paroxysme ! Les pluviers, indifférents au spectacle, animaient en ombre chinoise, le fond de plage rougissant.
C’était beau ! Excessivement beau et captivant. Ce plan seul suffisait à vendre le film dans les rapports qu’il espérait… Le bon million ! Le voilà enfin ce fameux million qui remboursait le matériel et nous assurait un départ plus que glorieux dans le cinéma animalier, et puis il arriva une chose stupide.
Comme tout novice qui apprend vite car il se passionne, je voulais trop en faire. En terme de métier, j’ai "cramé" un magasin. Une maladresse en voulant aller vite, comme les pros. La bobine s’ouvrit en deux et le couvercle roula doucement en direction de la route. En essayant de le rattraper, la pellicule se répandit dans la campagne, aidée par un coup de vent qui pourtant ne soufflait plus depuis deux jours. Le long ruban d’images s’envolait gracile en redonnant à la lumière tout ce qu’il avait emprisonné quelques minutes auparavant. Effrayés par ce spectacle inhabituel, les oiseaux s’envolèrent. Tous.
Jean-François, les mains sur le visage, la gorge offerte au vent salé de la plage, cassé en deux au niveau de la nuque poussa un cri glacial en se vidant les poumons. Il se rua les deux mains tendues vers mon cou en criant "Pourquoi !!!!". Je n’avais pas d’autres solutions que de me dégager de son emprise en le rejetant de toutes mes forces. Ma jambe droite, coincée entre lui et moi, se déplia sèchement avec une puissance que j’ignorais.
Lorsqu’il se releva, crachant du sable et secouant ses vêtements, j’étais tétanisé. Je tremblotais comme un gamin dans une cour d’école, mes jambes étaient ancrées au sol, incontrôlables.
Il s’effondra à nouveau en sanglotant. Non pas de douleur mais de ressentiment. Les deux genoux fichés dans le sable, le visage entre les mains, il prit le temps de se redresser en s’essuyant les joues, en reniflant tout en me jetant un regard submergé de culpabilité.
En venant me rejoindre, il prit la pellicule répandue sur la plage et la comprima avec rage dans le sac à magasins, trop étroit pour la contenir en entier.
Il s’assit à côté en murmurant presque :
— Je ne sais pas ce qui m’a pris !
— Tu as été pris d’une rage folle…ment compréhensible.
— Je ne suis pas excusable.
— Bien sûr que si, je ne comprends pas moi-même ce qui vient de m’arriver !
Le temps fit son affaire. Nous avons discuté longtemps, puis nous avons bu, beaucoup bu avant de s’effondrer dans des cauchemars qui, dès le lendemain semblaient avoir exorcisé le mal.
Nous avons continué à filmer cette petite île de rêves. Les plans qui nous avaient provoqué tant de difficultés à surmonter, purent être filmés à nouveau, ce qui nous soulagea tous les deux. Une excellente leçon sur les réactions d’impulsivité incontrôlables qui n’avaient servi, somme toute qu’à semer le trouble dans mon esprit. Bien que reconnaissant mon erreur, j’avais beaucoup de mal à comprendre que l’on puisse réagir avec autant de violence aussi spontanément, surtout après ces quelques semaines de promiscuité absolue. Ces sentiments, que je pensais réciproques, étaient apparus tellement vite. Il avait suffit d’un partage d’espace, d’odeurs et de comportements pour se comprendre ou du moins pour sentir et déchiffrer certaines attitudes. Le fait d’être souvent à l’affût, de réaliser des approches discrètes et silencieuses nous enfermait dans un silence quasi monacal. Tout n’était que murmures et chuchotements. Ensuite, nous n’éprouvions nul besoin de se raconter ce que venions de voir, d’autant que les mots nous semblaient trop petits pour exprimer avec exactitude ces images exceptionnelles. Je fis l’amer constat que sans la parole, la connaissance de l’autre est impossible.
Nos positions respectives prirent le dessus, tout redevint normal comme si tout l’avait toujours été. Nous avons recommencé à rire, à échanger, et curieusement nous nous sommes mis à parler, à nous raconter, comme si de rien n’était.
Le tournage terminé, nous sommes rentrés à Paris, rue Antoine, entre Pigalle et la place des Abbesses. L’un des quartiers les plus typiques et le plus coloré de la capitale à l’époque. C’était là que Jean-François s’était construit son nid. Un deux pièces donnant sur une cour. J’avais été ébloui par les trésors d’imagination qui avaient transformé un si petit espace en rangement et classement aussi fonctionnels. Des placards, au sous-plafond en passant par le lit sur mezzanine… Il y avait de quoi remplir une médiathèque pour un village entier. Les livres de nature, les diapos, photos, bobines de films, cassettes, classeurs de négatifs, matériels photo et cinéma étaient tous soigneusement ordonnés et étiquetés dans un volume qui ne dépassait pas, somme toute, un petit F2 d’à peine trente mètres carrés. Il est vrai qu’une fois assis sur les poufs de ce qui aurait dû être un salon, il n’y avait plus de place pour un troisième larron ; donc, très souvent, les réunions de travail se tenaient au grand café qui faisait l’angle de la rue André Antoine et du boulevard de Clichy. Cette brasserie avait pour habitude d’être le point de ralliement de tous les artistes nocturnes de Pigalle. Le peu de fois où je me suis rendu à l’aube chez Jean-François, je prenais plaisir à m’arrêter prendre le café du matin dans cet établissement qui avait des allures de repaire. Avec mes yeux d’adolescent je lançais des regards furtifs à ces visages d’anges déchus. Des clowns de cabaret mal démaquillés, des travestis dont la barbe commençait à se deviner sous le fard, des chanteurs à la voix éraillée ; tous avaient les mêmes cernes, les mêmes poches, la même fatigue, la même usure malgré leur jeune âge, à se diminuer sous les yeux d’un maigre public qui ne venait là que pour s’encanailler dans des coupes de champagne bon marché vendu à prix d’or. Ils étaient las les artistes de la nuit. "Les chouettes" comme les appelait le tenancier.
— À force de bouffer du rat, ils finiront par en crever ces oiseaux-là ! me lançait-il avec un clin d’oeil complice…
Je l’aimais bien. Il m’avait repéré dès les premiers jours. J’avais pour conseils de ne surtout pas répandre le bruit que l’appartement de Jean-François était un coffre-fort à ciel ouvert ; dans un quartier de marlous comme ici, il valait effectivement mieux que cela ne se sache pas. Donc je m’étais inventé une occupation d’apprenti. J’étais en formation chez un spécialiste du rangement, des étagères, faux plafonds et mezzanines en tous genres…
— Tiens, y’a un artisan ici ? Où ça exactement ? M’avait-il questionné d’un air suspect.
— Oh non, il est pas artisan, il fait les plans, tout ça…
— Ah ouais ?...
Puis cette explication l’ayant satisfait, nous en étions restés là sur ma présence matinale dans le quartier des "femmes d’affaires" comme il aimait à le surnommer.
Après avoir confié les bobines au labo, contacté la monteuse, fait du rangement, écrit à quelques productions, il était grand temps de passer au programme du second séjour : la montagne.
Une fois encore l’aventure pour moi serait totale puisqu’en tant que bon parisien pure souche, seuls les bords de mer m’étaient connus. Pas de ski ni de hautes altitudes, pas de vertigineux panoramas ni de chalets en sapin pour y déguster la raclette devant le traditionnel et bienveillant feu de cheminée. C’est du moins ces images qui avaient accaparé mon esprit pour toute représentation de la montagne. Ces sites étaient tous synonymes de neige et de froid, d’hiver, de glace et de yétis. Je sais, c’est puéril mais la montagne n’existait qu’à ces seules conditions dans ma cervelle de parigot. C’était l’été. Bien évidemment plus la météo était clémente, et les températures douces, plus mon imaginaire nous faisait pénétrer dans les tréfonds des grottes et des cavernes les plus hautes que jamais personne ait infiltrés.
En arrivant près de Val d’Isère, je fus d’abord, comme tout un chacun qui découvre la montagne, impressionné. La puissance qui se dégage d’un paysage de montagne, la majesté, l’imposant respect de ces forces colossales, indestructibles me submergeaient de contemplation.
Jean-François connaissait déjà les lieux puisqu’il n’eut aucune peine à trouver à la sortie d’un chemin de traverse, un emplacement idéal pour dresser le camp. L’énorme différence avec Texel est que cette fois, il s’agissait de camping sauvage, sans eau courante ni toilettes. Je sentais déjà les ours venir fouiner dans nos gamelles et les rapaces prendre position en attendant leur heure.
D’ailleurs, je me risquais à en connaître d’avantage sur la faune locale, tandis que j’enfonçais les piquets de l’igloo.
— Y’a des vautours ici ?
— Ah non, ils sont en cours de réintroduction mais pas ici.
— Et des ours, y’a des ours tu crois ?
— S’il y en a, ils sont beaucoup plus haut, du côté italien. On n’en verra sans doute pas ici.
Je fus envahi par une soudaine déception. Pas de charognards, pas d’ours, rien d’inquiétant… Mais que pouvait-on trouver d’intéressant à la montagne à part les edelweiss ?
Avant même que les dernières cantines soient sorties de la voiture, Jean-François se précipita sur les jumelles pour observer, agrippé au flanc d’un rocher, de l’autre côté du ravin, un oiseau au bec recourbé, prenant plaisir à ouvrir et fermer ses ailes à la manière d’un papillon. Il déployait un rouge intense, moucheté de blanc pur aux extrémités. Puis il s’envola, là encore, tout comme l’aurait fait un papillon.
— Tichodrome échelette, murmura Jean-François.
— Quoi ? Comment tu dis ?
Et il répéta le nom jusqu’à m’inspirer un complément à mon "dictionnaire des surnoms d’oiseaux".
Le "Tichodrome de Vincennes". Je sais, c’est pas très fin, mais avec le "courlis postal" la "spatule de cuisine" et le "traquet à moteur", je me marrais, tout seul certes, mais je me marrais.
— C’est un oiseau assez compliqué à filmer, sans cesse en mouvement dans des endroits difficiles d’accès, mais si on le met dans la boîte !....
— Un bon million en plus ? répliquai-je sans me soucier de l’histoire…
— Ça peut l’faire ! Si on trouve un truc pour rejoindre le petit promontoire en contre bas…
Puis il continua son observation pendant que j’achevai les toilettes en creusant un trou à quelques mètres de la tente, dans le sens du vent… Tout un art !
Le lendemain nous voilà partis pour des randonnées totalement différentes des platitudes hollandaises. Fini la rigolade en 4x4 sur les routes mortellement planes.
Les joies de la montagne se trouvant essentiellement dans ses dénivelés, ses montées, son parcours accidenté, ces plaisirs-là furent décuplés une fois le sac de trente kilos sur les reins. Quel bonheur pour un jeune fumeur qui a arrêté le sport depuis quelques années déjà ! À chaque pose j’essayais vainement de récupérer une once d’oxygène, d’économiser quelques calories en vue des escalades à venir. Puis quelques jours plus tard, je suis tombé amoureux des marmottes. C’est vrai, c’est mignon comme petite bête me direz-vous. Je m’en foutais complètement ! La seule chose qui m’importait était l’extrême vigilance du guetteur qui nous obligeait à nous séparer avant qu’il ait lancé son sifflement. Une fois Jean-François équipé de l’essentiel, je restais seul en attendant que les prises soient bonnes, allongé dans l’herbe et la mousse à remercier ce gentil petit rongeur qui venait de stopper net mon angoisse du prochain sommet. J’appris d’ailleurs que les "buttes" sur lesquelles nous nous rendions pour observer ces bestiaux étaient aussi appelées des "bosses" par les autochtones, en opposition aux "sommets" réservés à la haute montagne que j’avais pourtant cru pratiquer sur les "buttes Chaumont" à l’époque où j’habitais le 19e arrondissement ; cent mètres d’altitude, pour un parisien c’est déjà une approche de la haute montagne. La preuve en est sur les difficultés à grimper la butte Montmartre par exemple, vous serez étonnés d’y trouver, à son "sommet", une ribambelle d’établissements pour se repaître et s’abreuver, ce qui est loin d’être le cas à la montagne… une fois en haut, on peut y laisser sa peau dans l’indifférence totale, y compris des marmottes.
Bref, j’en chiais.
Puis l’avantage de la jeunesse et la passion qui nous animait nous firent prendre un rythme de montagnard chevronné. Les chemins caillouteux, les sentiers herbeux, les descentes, montées, orientation, nous étaient devenus familiers au point de repérer chamois et bouquetins, chocards et becs-croisés. J’étais passé maître dans l’art de monter les affûts ; une petite tente que l’on camouflait sous la végétation environnante et dans laquelle nous rentrions à deux et dont un seul ressortait, histoire de tromper les bêtes… qui ne savent pas compter. Je m’abreuvais de connaissances de ce genre et d’astuces de "pros". Jean-François n’aimait pas abuser de ce qu’il appelait "la repasse", qui consistait à envoyer via un haut parleur interposé, un chant caractéristique de l’oiseau que l’on voulait attirer. En période de reproduction, il suffit de s’approcher au plus près d’un poste de chant du mâle et de lui envoyer celui d’une femelle pour le faire rappliquer fissa. Cette technique nécessite tout de même de furieuses compétences dans l’interprétation des chants et de ne pas balancer des cris d’alerte en plein territoire nuptial, ce qui aurait eu des conséquences catastrophiques pour nos petits emplumés.
Je me réjouissais de m’enrichir de la sorte et j’avais raison d’en profiter car mon retour sur Paris allait être précipité par des circonstances imprévisibles. À chaque retour au camp, nous avions ce rendez-vous incontournable avec notre tichodrome pour lequel Jean-François avait hâte de mettre au point une stratégie d’approche qui permette des plans dignes de ceux de l’huîtrier albinos de Texel.
En attendant d’être au point, nous profitions des myrtilles et des framboises sauvages. J’étais fasciné par les paysages, les chutes d’eau, les lacs et le silence obsédant de l’altitude. Pas un souffle de vent, pas un chant ; seul avec soi-même et sa respiration, rien d’autre. Impressionnant, parfois même oppressant.
Puis, un soir, n’y tenant plus, Jean-François prit le chemin qui donnait sur le ravin. Le tichodrome serait là dans quinze à vingt minutes, tout au plus. Il avait le temps de descendre préparer, ou du moins, repérer la possibilité d’un affût de fortune. À cet endroit, déjà difficile d’accès, la roche avait un petit promontoire qui permettait de s’asseoir à condition de limiter ses mouvements. L’espace n’autoriserait que le matériel indispensable, la caméra, le trépied et le filet de camouflage. Avec une corde, il y avait toute facilité à lui descendre le matériel une fois rendu sur son avancée. Il ne fallait rien se cacher, la descente était périlleuse et le danger réel, même un fois installé. Par de garde-fou, rien pour se retenir, à peine quatre-vingt centimètres de rocher, suspendus à un bonne dizaine de mètres au-dessus du vide.
— Une fois que je serai installé avec la caméra, prend une ou deux photos avant que je mette le filet. De cette hauteur-là, c’est un souvenir qu’on sera bien content d’exhiber à nos clients !
— Mouais, mais fais gaffe quand même, ça me rassure pas ton plan. On n’est pas équipé !
— T’inquiète, il suffit de prendre son temps, même si je dois l’attendre vingt minutes, on fera pas de bêtises.
Et puis il arriva ce que nous n’avions prévu, ni l’un ni l’autre. Jean-françois était installé, la caméra et le trépied descendus, il était dans des temps d’attente raisonnables. Plus que les deux ou trois souvenirs à immortaliser en photo, et le tichodrome de Vincennes serait dans la boîte.
En rampant au bord du ravin pour avoir la vue la plus large possible, un morceau de terre s’est effrité, j’ai lâché l’appareil photo de peur. En un quart de seconde ma main droite a désespérément attrapé une touffe d’herbe qui s’est déracinée tandis que j’entamai ma chute dans le vide les yeux écarquillés sur une mort imminente. Pas un cri, même pas un râle. Je n’entendis que le bruit écoeurant du corps qui éclate comme une baudruche sur les rochers aux arêtes vives.
J’ignore comment j’ai réussi à continuer à vivre, même en fauteuil. Jean-François a été interné en psychiatrie pendant cinq années desquelles il ne s’est jamais totalement remis.
Lettre N
NANOSECONDE : Temps qui s'écoule entre le moment ou le feu passe au vert et le coup de klaxon de l'automobiliste de derrière.
NYMPHOMANE : Terme utilisé par certains hommes pour désigner une femme qui a envie de faire l'amour plus souvent qu'eux.
photo mystère
"La tour des miracles" de Georges Brassens
Cornes d'Aurochs, quelle déception !
J'ignorais jusque pas longtemps que l'ami Georges s'était essayé au roman...
Ecrit en 1954, ce n'était que le commencement de la truculence du poète... Je comprends mieux pourquoi ses chansons ont eu d'avantage de succès que ses 2 romans...
Jarnicoton ! L'univers surréaliste de la "tour des miracles", peuplée d'êtres irrationnels (femmes-autruches, acheteurs de cadavres, chats aplatis...) est vraiment difficile à lire.
Tant pis ! Personne n'est parfait, d'autant qu'il s'est très largement rattrapé après...
Salut Georges !
Expérience
Je ne suis pas "fana" des diaporamas que l'on peut recevoir dans notre boîte aux lettres, que je trouve souvent de piètre qualité d'une part et d'un intérêt moyen d'autre part.
Pourtant celui ci m'a interpellé car j'ai arpenté les couloirs du métro parisien pendant de nombreuses années et cette expérience menée par le Washington post, bien qu'elle ne mène pas à grand chose en définitive, donne tout de même à penser....
Le 12 janvier 2007, Joshua Bell a participé à une expérience menée par The Washington Post à une heure de pointe le matin dans le hall d'une station de métro à Washington. Cet évènement a été organisé par le journal dans le cadre d'une expérience de psychologie comportementale sur la perception, les goûts, les priorités.
Joshua Bell a ainsi joué trois quarts d'heure et a pu récolter 32 dollars (pour un total de sept personnes seulement qui se sont arrêtées un instant pour l'écouter jouer, et sans compter les 20 dollars laissés par l'unique personne l'ayant reconnu).
Le point-clé de cette expérience apparut lorsqu'il eut fini de jouer. En effet, il n'y eut aucune réaction, aucun applaudissement. Une seule personne l'avait reconnu. Personne ne savait que ce violoniste était célèbre, et qu'il venait de jouer sur un Stradivarius célèbre de 1713 acheté quatre millions de dollars, ni que deux jours auparavant il avait joué au théâtre de Boston à guichet fermé pour des spectateurs qui avaient payé leur place jusqu'à 100 dollars.
La conclusion du journaliste revient à se demander : « Dans un environnement ordinaire, à une heure inappropriée, sommes-nous capables de percevoir la beauté, de nous arrêter pour l'apprécier, de reconnaître le talent dans un contexte inattendu ? ».
Django
Juste une pensée en passant...

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